Des stocks de berlines Ă essence quittent les ports de Shanghai tandis que le monde pensait la Chine dĂ©jĂ convertie au tout-Ă©lectrique. Le contraste surprend, mais il rĂ©pond Ă une logique implacable : lâEmpire du Milieu, saturĂ© de vĂ©hicules zĂ©ro Ă©mission, pousse dĂ©sormais ses moteurs thermiques invendus vers des continents moins prĂ©parĂ©s Ă lâĂ©lectrification. De Johannesburg Ă Santiago, cette stratĂ©gie bouscule lâĂ©quilibre du marchĂ© mondial.
Entre guerre des prix, diplomatie commerciale et transition énergétique à géométrie variable, la nouvelle offensive chinoise redistribue les cartes. Constructeurs occidentaux et gouvernements peinent à suivre le tempo tandis que Pékin consolide ses positions, présent et futur confondus.
Au cĆur de cette dynamique se joue bien plus quâun simple Ă©change de voitures : câest lâarchitecture mĂȘme de lâindustrie automobile qui se redessine, dĂ©terminant la place du moteur thermique dans la prochaine dĂ©cennie.
| Pas le temps de tout lire ? Voici quoi retenir de la news. |
|---|
| â La Chine expĂ©die ses surplus de vĂ©hicules Ă essence vers les pays Ă©mergents, profitant dâinfrastructures Ă©lectriques limitĂ©es. |
| â Les prix pratiquĂ©s sont 20 Ă 40 % infĂ©rieurs Ă ceux des concurrents occidentaux, sans sacrifier lâĂ©quipement. |
| â Cette stratĂ©gie renforce son leadership automobile avant de dĂ©ployer massivement lâĂ©lectrique hors de ses frontiĂšres. |
| â Les constructeurs historiques voient leurs parts fondre et rĂ©clament des mesures antidumping. |
| â LâasymĂ©trie de la transition Ă©nergĂ©tique inquiĂšte : thermique pour lâAfrique et lâAmĂ©rique du Sud, Ă©lectrique pour lâEurope. |
Surplus domestique : le paradoxe des moteurs thermiques chinois inonde le marché mondial
En 2025, la Chine produit prĂšs de 30 millions de vĂ©hicules par an. La moitiĂ© dâentre eux sont Ă©lectriques, encouragĂ©s par des subventions massives et une rĂ©glementation sĂ©vĂšre sur lâĂ©nergie fossile. Ce succĂšs laisse toutefois un vaste parc thermique sans dĂ©bouchĂ© local. Les analystes de Inform Auto estiment Ă 3 millions le nombre dâunitĂ©s Ă essence stockĂ©es dans les entrepĂŽts Ă la fin de 2024.
Face au risque de paralysie, PĂ©kin actionne un levier redoutable : exporter massivement. Cette manĆuvre renforce sa balance commerciale et occupe des usines qui, sinon, tourneraient au ralenti. Le jeu consiste Ă maintenir la main-dâĆuvre qualifiĂ©e, amortir les chaĂźnes dâassemblage et continuer de nĂ©gocier des volumes de piĂšces dĂ©tachĂ©es Ă bas coĂ»t.
Pourquoi la Chine nâarrĂȘte pas simplement la production thermique ?
Plusieurs raisons se combinent. Dâabord, toutes les lignes de montage ne se convertissent pas dâun claquement de doigts. Ensuite, lâinnovation technologique appliquĂ©e Ă lâĂ©lectrique provient en partie des marges dĂ©gagĂ©es par la vente des moteurs Ă combustion. Enfin, le pays anticipe une demande rĂ©siduelle mondiale jusquâen 2040 pour les carburants liquides, surtout dans les rĂ©gions au rĂ©seau de recharge insuffisant.
- đ CapacitĂ© industrielle maintenue
- đ RentabilitĂ© sur piĂšces normalisĂ©es
- đ Diversification gĂ©ographique des risques
- đ PrĂ©servation des emplois qualifiĂ©s
- âïž Financement de la R&D batterie
La stratĂ©gie nâĂ©merveille pas que les observateurs. Dans une note interne, un cadre de SAIC confie que la firme expĂ©die chaque mois « un navire complet de SUV Ă essence vers lâAlgĂ©rie » tandis quâun autre part « vers le Mexique ». La logique suit une cartographie minutieuse des besoins Ă©nergĂ©tiques et des barriĂšres douaniĂšres.
| Principaux pays destinataires (2024-2025) | Nombre de vĂ©hicules | Part de marchĂ© locale đ |
|---|---|---|
| Afrique du Sud | 185 000 | 16 % |
| Chili | 72 000 | 33 % |
| Mexique | 90 000 | 11 % |
| Turquie | 66 000 | 9 % |
| Philippines | 48 000 | 14 % |
Cette carte dâexport permet Ă la Chine de transformer un handicap intĂ©rieur en arme commerciale. Le moteur thermique devient outil diplomatique, ouvrant la voie aux futures gammes Ă©lectriques.

Prix cassés et montée en gamme : quand Pékin défie la concurrence internationale
Les clients de Nairobi ou de Lima dĂ©couvrent des SUV chinois dotĂ©s dâĂ©crans 12 pouces, de radars de stationnement et dâune connectivitĂ© 5G de sĂ©rie. Le tout pour un ticket infĂ©rieur de presque 30 % Ă lâoffre japonaise. Ce diffĂ©rentiel sâexplique par des coĂ»ts de production optimisĂ©s, mais Ă©galement par des aides logistiques et fiscales internes.
DerriĂšre la vitrine attrayante, se cache une feuille de route plus large. Les constructeurs comme BYD ou Chery acceptent des marges rĂ©duites Ă court terme pour occuper le terrain. La rentabilitĂ© se fera demain, sur la piĂšce dĂ©tachĂ©e, le service connectĂ© et, Ă horizon cinq ans, la bascule vers lâĂ©lectrique.
Les ingrĂ©dients dâun cocktail imbattable đĄ
- đ ïž IntĂ©gration verticale des composants
- đą Frais maritimes subventionnĂ©s
- đŠ AccĂšs facilitĂ© Ă des crĂ©dits publics bonifiĂ©s
- đ RĂ©emploi de plateformes existantes
- đŻ Adaptation rapide aux normes locales
Les marques occidentales, prises de court, misent sur les accords de libre-Ă©change pour rĂ©clamer des clauses de sauvegarde. LâUnion europĂ©enne, par exemple, lance une enquĂȘte pour soupçon de dumping similaire Ă celle enclenchĂ©e en 2023 contre les panneaux solaires.
Ă cette pression tarifaire sâajoute une montĂ©e en gamme indĂ©niable. Les intĂ©rieurs offrent dorĂ©navant des cuirs synthĂ©tiques respirants, un filtrage de lâair PM2.5 et des aides Ă la conduite de niveau 2. La revue Sovab-Renault Batilly note mĂȘme quâun MG Hector assemblĂ© Ă Wuhan prĂ©sente un score de sĂ©curitĂ© NCAP Ă©quivalent Ă celui dâun Volkswagen Tiguan.
| Comparatif de prix (SUV compact, 2025) | Chine (export) | Japon | Europe | Ătats-Unis |
|---|---|---|---|---|
| Prix moyen đšđł | 21 900 ⏠| 28 600 ⏠| 32 400 ⏠| 30 700 ⏠|
| Ăcran tactile | 12 po de sĂ©rie đ | 8 po | 10 po | 10 po |
| Aide Ă la conduite | Niveau 2 | Niveau 1 | Niveau 1+ | Niveau 1+ |
| Garantie | 7 ans | 5 ans | 3 ans | 3 ans |
Seulement, derriĂšre lâĂ©tiquette sĂ©duisante, persiste une interrogation sur la durabilitĂ© de ces garanties hors de Chine. Les rĂ©seaux de piĂšces et de service aprĂšs-vente restent en construction, mais progressent vite grĂące Ă la captation de partenaires locaux.
Face Ă lâattaque, certains groupes misent sur lâhybridation comme voie mĂ©diane. Toyota se fĂ©licite de vendre encore 200 000 Corolla Hybrid au BrĂ©sil. Pourtant, observateurs et distributeurs sâaccordent : lâĂ©cart de prix et dâĂ©quipement impose un changement de paradigme ou une spĂ©cialisation haut de gamme occidentale, quitte Ă abandonner le volume.
MarchĂ©s Ă©mergents : terrain dâexpĂ©rimentation et dâinfluence gĂ©opolitique
LâAfrique, lâAmĂ©rique latine et une partie de lâAsie du Sud-Est deviennent les nouveaux bancs dâessai de la stratĂ©gie chinoise. En plus de lâautomobile, PĂ©kin propose des accords dâinfrastructure : routes, ports, rĂ©seaux 4G/5G, parfois mĂȘme des stations-service opĂ©rĂ©es par Sinopec. Ce package consolide un soft power dĂ©jĂ bien installĂ© grĂące aux batteries de smartphones et aux autobus Ă©lectriques urbains.
Ătude de cas : la Tanzanie đ
Dar es-Salaam a signé en 2024 un protocole pour moderniser 400 km de route. En échange, le gouvernement lÚve 12 % de droits de douane sur les véhicules chinois pour cinq ans. Résultat : en huit mois, les parts de marché de Geely passent de 2 % à 9 %. Les concessionnaires locaux se réjouissent de volumes record, mais alertent sur la dépendance accrue aux piÚces importées.
- đ Industrialisation des fournisseurs locaux
- đ€ Diplomatie « routes contre concessions »
- đ PrĂ©-installation de chargeurs rapides pour la phase Ă©lectrique ultĂ©rieure
- đŒ Formation mĂ©canique financĂ©e par SAIC
- đ Collecte de donnĂ©es de conduite pour affiner le design produit
Les ONG environnementales soulignent cependant la contradiction : dâun cĂŽtĂ©, la Chine rĂ©duit la part de lâĂ©nergie fossile chez elle ; de lâautre, elle allonge la durĂ©e de vie du thermique ailleurs. Cette asymĂ©trie nourrit un dĂ©bat sur la justice climatique et la responsabilitĂ© des pays exportateurs.
| Indice de prĂ©paration Ă©lectrique (IPE) | Score 0-100 ⥠| Part de vĂ©hicules thermiques importĂ©s đšđł |
|---|---|---|
| Kenya | 34 | 78 % |
| Pérou | 41 | 62 % |
| Indonésie | 48 | 55 % |
Ces chiffres confirment lâidĂ©e dâune transition Ă©nergĂ©tique Ă deux vitesses. Les pays oĂč lâindice est bas absorbent davantage de moteurs thermiques chinois, retardant potentiellement leurs objectifs climatiques.

Que vaut la riposte des constructeurs occidentaux ?
Ă Detroit, Wolfsburg ou Boulogne-Billancourt, les Ă©tats-majors affĂ»tent leurs plans. Certains misent sur des alliances locales pour rĂ©duire le coĂ»t de revient ; dâautres rĂ©clament purement et simplement des barriĂšres tarifaires. Le dĂ©bat rappelle la crise de lâacier du dĂ©but des annĂ©es 2000.
Trois stratĂ©gies Ă lâĆuvre
- đĄïž Protection douaniĂšre : Bruxelles enquĂȘte sur les pratiques commerciales chinoises, invoquant des subventions illĂ©gales.
- đ Co-production : General Motors envisage une co-entreprise en Colombie pour profiter des accords du Pacifique.
- đ MontĂ©e en gamme : Stellantis concentre ses efforts sur les segments premium, abandonnant la course au volume dans certaines rĂ©gions.
Pourtant, lâavantage-coĂ»t chinois semble difficile Ă contrecarrer. Un rapport de Auto Plus rappelle que la Chine reprĂ©sente dĂ©jĂ 38 % des ventes globales, contre 23 % pour lâEurope et 19 % pour lâAmĂ©rique du Nord. Dans son article « La Chine Ă©crase tout », la rĂ©daction insiste sur lâeffet volume qui rĂ©duit les prix des fournisseurs Ă un niveau inaccessible aux concurrents.
| Options occidentales | Avantages | Limites â ïž |
|---|---|---|
| Taxe carbone aux frontiÚres | Rend le thermique importé plus cher | Risque de représailles |
| Fabrication locale | CrĂ©ation dâemplois | DĂ©lai de construction |
| Ălectrification accĂ©lĂ©rĂ©e | Image Ă©co-friendly | CoĂ»t batterie Ă©levĂ© |
En parallĂšle, les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s, comme Le Monde Ăconomie, dĂ©crivent une forme de mimĂ©tisme : Volkswagen teste en Inde une stratĂ©gie low-cost inspirĂ©e du modĂšle chinois, tandis que Ford mise sur lâabonnement logiciel pour compenser ses marges perdues.
Au final, la vĂ©ritable variable dâajustement pourrait se jouer sur le calendrier rĂ©glementaire. Si lâUnion europĂ©enne avance lâinterdiction du thermique Ă 2033, elle rĂ©duira la fenĂȘtre dâopportunitĂ© chinoise. Dans le cas inverse, lâinvasion low-cost gagnera encore du terrain.
Thermique aujourdâhui, Ă©lectrique demain : une transition Ă©nergĂ©tique asymĂ©trique
En inondant les marchĂ©s de moteurs Ă combustion, la Chine installe progressivement ses marques dans lâimaginaire des conducteurs Ă©trangers. Lorsque les infrastructures de recharge sâamĂ©lioreront, ces mĂȘmes rĂ©seaux commerciaux basculeront vers lâĂ©lectrique. Câest le scĂ©nario dĂ©crit par lâanalyse de Greenworks, selon laquelle PĂ©kin table sur une part de marchĂ© mondiale de 40 % pour ses vĂ©hicules zĂ©ro Ă©mission en 2030.
- đ Batteries LFP « Blade » prĂȘtes pour lâexport
- ⥠Signature de contrats dâextraction de lithium au Zimbabwe
- đ± Communication centrĂ©e sur la transition Ă©nergĂ©tique
- đȘ RĂ©seaux de concession dĂ©jĂ rentabilisĂ©s grĂące au thermique
- đ¶ Plateformes logicielles OTA communes aux deux motorisations
Cette sĂ©quence en deux temps sâappuie sur lâidĂ©e dâune dĂ©pendance progressive. Les consommateurs nigĂ©rians qui roulent aujourdâhui en Chery Tiggo 5X essence seront plus enclins Ă choisir une Chery eQ5 demain, dĂ©jĂ familiers de la marque et du SAV.
| Chronologie de la bascule | Phase 1 (2023-2026) đ | Phase 2 (2027-2030) ⥠| Phase 3 (aprĂšs 2030) đ |
|---|---|---|---|
| Produit mis en avant | SUV essence | Hybride + Ă©lectrique entrĂ©e de gamme | Ălectrique gamme complĂšte |
| Objectif | Volume & réseau | Transition douce | Domination |
| Investissement | Logistique maritime | Usines SKD locales | GaFactory batteries |
Le think-tank amĂ©ricain Energy Futures rappelle toutefois quâune voiture thermique vendue aujourdâhui roulera en moyenne quinze ans. Le choix dâexporter des moteurs Ă combustion en 2025 fige donc des millions de tonnes de COâ jusquâen 2040. Ce paradoxe interroge la cohĂ©rence globale des objectifs climatiques.
En France, lâĂ©mission Aujourdâhui lâĂ©conomie souligne « la myopie des politiques » : lâEurope cible ses propres Ă©missions, mais ignore celles quâelle encourage indirectement via ses importations. Reste Ă savoir si de nouveaux mĂ©canismes internationaux, type taxe carbone aux frontiĂšres, pourront Ă©quilibrer cette transition asymĂ©trique.
Pourquoi la Chine n’arrĂȘte-t-elle pas simplement la production de moteurs thermiques ?
Les chaĂźnes d’assemblage existantes, la rentabilitĂ© des piĂšces dĂ©tachĂ©es et la demande persistante dans les pays oĂč l’infrastructure Ă©lectrique est limitĂ©e rendent l’arrĂȘt brutal peu rentable pour les constructeurs chinois.
Quels marchĂ©s sont les plus exposĂ©s Ă l’arrivĂ©e massive de vĂ©hicules Ă essence chinois ?
L’Afrique australe, l’AmĂ©rique latine (Chili, PĂ©rou, Mexique), le Moyen-Orient et certaines parties de l’Asie du Sud-Est reçoivent dĂ©jĂ la majoritĂ© des exportations, car les bornes de recharge y sont rares et le pouvoir d’achat plus faible.
Que peuvent faire les constructeurs occidentaux pour rester compétitifs ?
Ils explorent trois leviers : protection douaniĂšre, co-production avec des partenaires locaux pour baisser les coĂ»ts et montĂ©e en gamme vers des segments premium oĂč le diffĂ©rentiel de prix est moins dĂ©cisif.
Cette stratégie est-elle compatible avec les objectifs climatiques mondiaux ?
Ă court terme, non : chaque voiture thermique exportĂ©e Ă©mettra du COâ pendant quinze ans. PĂ©kin argue qu’elle prĂ©pare le terrain pour l’Ă©lectrique futur, mais les ONG pointent une incohĂ©rence avec la neutralitĂ© carbone.
Quand la bascule vers l’Ă©lectrique deviendra-t-elle majoritaire hors de Chine ?
Les analystes estiment qu’entre 2028 et 2032, lorsque les rĂ©seaux de recharge se seront densifiĂ©s et que les coĂ»ts batteries chuteront encore, la demande de thermique s’effondrera mĂȘme dans les pays Ă©mergents.
Source: www.rfi.fr


